Traduire pour qui ?

Un ami m’a prêté récemment Essex County, une BD de Jeff Lemire. Je sais, je sais: quand ça fait plus de 48 pages et que c’est de format livre, il faut dire « roman graphique », maintenant. Mais bon, pour moi, ça reste de la BD.

C’est un excellent livre. Une histoire touchante, centrée sur le destin des membres de la famille Lebeuf. (On croise aussi des Papineau, Chevalier, Quenneville, ce qui m’a surpris dans cette histoire qui se déroule en grande partie près de Windsor, en Ontario.) Le dessin est expressionniste, sombre, un noir et blanc où le noir prend beaucoup de place.

Le livre, évidemment, est traduit en France. Je dis « évidemment » parce que je constate que même la BD d’ici doit passer par la France pour se trouver un public francophone.

Loin de moi l’idée de donner à ce fait une image négative : la traduction est très bien faite, et il est évident que le public francophone qui s’intéresse à ce genre d’oeuvre est plus nombreux en France qu’au Québec et au Canada. Sauf qu’ici, on est dans un monde on ne peut plus canadien, dans lequel outre les frères Lebeuf et d’autres, un singulier « personnage » prend un importance capitale : le hockey.

C’est ici que ça se gâte un peu. Car si le lecteur québécois s’accommode sans trop de mal des quelques « frangins », « putain ! » ou « t’as jamais eu de gosses » que l’on retrouve ici et là, ça se passe moins bien dès qu’on entre sur la patinoire. Par exemple:

« On assiste à un face-à-face du côté des Bruins. » (Pour une mise au jeu)

« Ton putain d’oncle, il a marqué un but en NHL, peut-être? »

« Lebeuf récupère le palet! »

« Les Toronto Maple Leafs ont perdu 2 à 8 contre les Ottawa Senators. »

« Viens, tu commences comme goal. »

« Si tu tiens la crosse trop serrée, le palet va rebondir. »

Bon, je le sais, c’est un problème classique de traduction, ou plutôt de « localisation ». Et encore une fois, je tiens à dire qu’on a ici un livre magnifique, que je recommande chaudement à tous les amateurs et amatrices de BD. Mais on dirait que parce que ça touche au hockey, ça change la donne. Pourquoi est-ce que je suis prêt à accepter qu’un enfant s’appelle un gosse, mais pas qu’un bâton de hockey s’appelle une crosse? Peut-être que si on me racontait les aventures des Boxers de Bordeaux, ça passerait ! (Oui, ils existent… mais pourtant, ils ne s’appellent pas les Bordeaux Boxers!)

Bref, voilà un bon exemple de choix de traduction qui convient à un certain public et qui ne fonctionne pas du tout auprès d’un autre. Lisez Essex County et dites-moi ce que vous en pensez!

 

Une réponse so far.

  1. […] or your clients these questions several times. The answers may be ambiguous or complicated. In “Traduire pour qui?” [For whom do we translate?] Christian Bergeron talks about a comic strip that was translated […]

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