Littérature

Un livre avec lequel on grandit

À la recherche du temps perduAvez-vous un livre qui vous accompagne depuis longtemps ?

J’ai acheté À la recherche du temps perdu chez un libraire d’occasion de la rue Mont-Royal en 1989. Toute l’oeuvre tient en trois gros volumes réunis dans un coffret en carton. J’ai dû commencer à lire Du côté de chez Swann peu après. Je l’avais déjà lu au cégep, quelques années auparavant. Je l’ai aussi relu en 1998, comme je l’ai noté à la première page de ce livre. J’ai noté plein d’autres choses aussi dans ces bouquins aux pages molles : des adresses d’endroits où je devais me rendre, des numéros de téléphone de gens que je devais appeler (de l’époque où l’indicatif régional était facultatif), des phrases entendues autour de moi lorsque j’étais en train de lire quelque part en ville (« Hold the door, you son of a bitch! »). Des choses oubliées.

« ...citoyen d'une patrie inconnue... »J’ai souligné de nombreux passages. Parfois parce qu’ils me paraissaient porteurs d’une vérité que Monsieur Proust était parvenue à dénicher et à traduire pour nous en quelques mots seulement (oui, il en est parfois capable !), comme celle-ci:

Chaque artiste semble ainsi comme le citoyen d’une patrie inconnue, oubliée de lui-même, différente de celle d’où viendra, appareillant pour la terre, un autre grand artiste.

Parfois encore pour la beauté du texte lui-même, du phrasé, du choix des mots, de tout cela ensemble, ou encore pour la valeur anecdotique ou drôle du passage. J’ai par exemple retrouvé ceci, qui doit être l’une des premières mentions d’un messager à vélo en littérature:

Il fut plus grand encore [le sentiment de reconnaissance qu’éprouve le narrateur] quand un cycliste me porta un mot d’elle pour que je prisse patience et où il y avait de ces gentilles expressions qui lui étaient familières (…)

Un texte beau, long et dense

Je n’ai pas encore terminé La Recherche. J’ai commencé La Fugitive le 21 janvier dernier. J’avance lentement dans cette forêt de mots, si lentement qu’il m’aura fallu plus de vingt ans pour la parcourir toute. Je dis bien « parcourir », parce qu’il m’est impossible d’envisager l’explorer en profondeur. Je suppose que c’est pour cela qu’il y a partout dans le monde des gens qui font carrière à étudier ce texte.

J’entretiens un rapport amour-haine avec Proust. Autant j’admire sa maîtrise de la littérature, sa capacité à faire naître un monde de sensations dans lequel le lecteur peut se glisser pour venir profiter d’une espèce de réalité augmentée, commentée, ciselée, autant je déteste souvent le sujet dont il parle avec ses mots choisis et ses métaphores magiques, à savoir cette pâte de sentiments bourgeois tenus en laisse par des conventions, dans laquelle le bonheur est avant tout histoire de possession et l’amour un moyen d’accéder à ce « bonheur ».

Je préfère lorsque Proust s’en tient au désir, tout simplement parce qu’on se trouve alors dans un état plus brut, plus humain, avant que les considérations sociales ne viennent tout dénaturer. Qu’il s’agisse du désir du baiser de la mère, au tout début de l’oeuvre, du désir des jeunes filles un peu plus loin, de celui de l’art, partout présent, ou du désir du souvenir, qui pourrait indiquer justement une volonté d’échapper aux couches de conventions qui s’ajoutent à mesure que s’éloigne l’enfance, c’est là qu’il me semble trouver les plus grands bonheurs dans La Recherche. Avec les descriptions qui ne sont pas faussées par le filtre du « standing », et qui sont belles et complexes, vibrantes comme celle-ci:

(…) une voix qu’on eût crue, aux premiers sons enroués, presque canaille, où traînait, comme sur les marches de l’église de Combray ou la pâtisserie de la place, l’or paresseux et gras d’un soleil de province.

Bref, je continuerai à lire La Recherche malgré tout. Il me faudra peut-être encore quelques années pour parvenir au bout, ou seulement quelques mois, mais j’aime bien cela, justement, pouvoir compter sur un livre qui franchit le temps avec moi. Le début de La Fugitive m’exaspère un peu, avec sa plongée dans un amour de parade fait de sentiments alambiqués qui ne composent qu’un échafaudage d’illusions… Et pourtant j’ai confiance en ce livre foisonnant. Je sais qu’à toute page peut surgir une merveille.

Avez-vous un livre qui vous suit depuis des années ?

Christian

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